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Numéro 30 WEB
Avertissement
photo de Yovan Gilles - montage son : Cyrielle Weber
Par Marc’O |

Sommaire

Deux textes composent cette contribution de Marc’O, d’une part un « Avertissement », un texte écrit. D’autre part, un parlé/écrit, soit un texte à l’écran et un enregistrement sonore (une voix qui dit un texte.)

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I Comprendre

a) - De l’œil perçant à l’oreille tendue.

Je me propose avec cette intervention dans Les Périphériques vous parlent sur le WEB de conjoindre dans un même espace/temps les deux faces du langage, le parlé (la parole) et l’écrit (le texte). La relation dans une même lecture de l’œil et de l’oreille peut engendrer une dynamique qui, me semble-t-il, permettra de mieux saisir la complexité du monde à travers les relations que nouent et dénouent ces deux modes de perception.

Par ailleurs, lire en écoutant, écouter en lisant n’empêche pas, de le lire (le texte) d’abord et de l’écouter (la voix) après ou, le contraire, d’écouter en premier et de lire ensuite. Non, vous ne perdrez pas votre temps en combinant trois modes de lecture par l’œil, l’oreille et surtout à travers leurs rapports dans un même temps de lecture. Je profite de l’occasion pour dire que je considère la lecture rapide comme une perte de temps, nuisible aujourd’hui, dans la mesure où les idéologies de la mondialisation économiste nous pressent de courir après « les affaires courantes », une astreinte qui se révèle de plus en plus clairement comme la source des pires aliénations de l’esprit scotché à la vitesse d’une lecture qui s’envole en fumée.

- C’est la vie ! soupireront, les blasés.

b) - Le réel, l’imaginaire et le symbolique : Le vif du sujet.

Bon, alors rentrons dans « le vif du sujet », la vie.

Comme on dit : « Nous n’en avons qu’une », alors autant essayer de comprendre ce qui nous arrive (ou ce qui nous tombe dessus, si vous voulez) dès que nous nous en remettons au mot vie.

A quoi la mesurer, la vie ? Un terme saute aux yeux aussitôt, comprendre.

Du verbe comprendre, je dirai d’abord, qu’il touche au réel, c’est dire qu’il s’identifie d’entrée de champs à la vie elle-même. Chaque fois qu’un humain s’adresse à un de ses semblables, il pourrait conclure sa phrase par cette demande : « Avez-vous compris ce que je vous ai dit ? » En fait, les diverses significations que conjugue le verbe comprendre sont propres à l’être humain, un parle-être, corrige Jacques Lacan. La locution parle-être, signifie en l’occurrence que le réel n’existe qu’à travers la langue qui le fait exister. Dépendant de la langue, il n’est dès lors perceptible qu’à travers un nouage qui le lie à l’imaginaire et au symbolique. Ainsi, dès le départ, trois forces sémantiques constituant un nœud indissociable se logent dans cette entité humaine qu’est le parle-être. Dans cette optique, comprendre, c’est d’abord cette réalité formalisée de « un en trois » qui fait du « réel », un imaginaire et un symbolique, de « l’imaginaire », un réel et un symbolique, et du « symbolique » un réel et un imaginaire. Dès lors, comme l’exprime, si bien Merleau-Ponty, « Ce n’est pas la peine de se demander si ce que nous percevons est réel puisque le réel est ce que nous percevons. » D’où l’importance des moyens de perception : la vue, l’ouie, entre autre.

c) - Inventaire à la Prévert ou répertoire à la Borges.

Pour moi cette réalité complexe supporte tout ce que nous percevons, aussi bien ce que nos yeux voient, ce que nos oreilles entendent, les faits que nous vivons et ce qui se passe autour de nous, dans notre voisinage, je cite en vrac : le monde, soit un inventaire à la Prévert ou un répertoire à la Borges, ce que nous en savons et n’en savons pas, ce que nous disons ou oublions de dire, les rêves, les fantasmes, la sagesse, les joies, la souffrance, les délires, nos lectures, toutes ces péripéties qui font la vie, sans oublier d’ajouter à ces faits divers de l’existence humaine, les modes particuliers d’agir de chacun dans des groupes hétérogènes, interactifs ou pas où les spécificités des uns et des autres se conjuguent et se dénouent à l’infini. La nébulosité.

d) - L’adolescence de l’art.

A ce point, l’idée de l’art s’impose soudain à mon esprit. Je me dis que l’art émerge de cette complexité en acte toujours et partout. Il marque les meilleurs moments de ces relations à la fois infinies et indéfinies dès idées qui s’emploient à faire reculer les limites de toute Vérité s’obstinant à se parer d’un V majuscule.

Le devenir de l’art (puisque sa vérité n’est qu’une chimère) je le situerai, pour ma part, dans l’expression « l’adolescence de l’art », que, personnellement, j’appelle de mes vœux et que j’identifierai dans ces paroles de la réincarnation du Mervyn de Maldoror.

« De loin, on l’aurait pris en effet pour un homme mûr. (Mervyn et l’art, c’est un même moment).
La somme des jours ne compte plus, quand il s’agit d’apprécier la capacité intellectuelle
d’une figure sérieuse. Je me connais à lire l’âge dans les lignes physiognomoniques du front :
il a seize ans et quatre mois ! Il est beau, comme la rétractilité des serres des oiseaux rapaces ;
ou encore comme l’incertitude des mouvements musculaires dans les plaies
des parties molles de la région cervicale postérieure ; ou plutôt comme ce piège à rats perpétuel,
toujours retendu par l’animal pris, qui peut prendre seul des rongeurs indéfiniment,
et fonctionner même caché sous la paille ; et surtout comme la rencontre fortuite
sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie. »

Elle est belle n’est-ce pas, l’adolescence de l’art, comme l’art d’en sortir.
Devenu adulte, l’art n’est plus qu’un souvenir de son adolescence.
Une réminiscence, dit Mishima. Une équivoque, dis-je.

II Apprendre à comprendre

a) - La vie sur le radeau de la méduse.

Tout cela bien sûr n’est encore qu’un rêve caressé avec volupté par des adolescents pour sortir des fantasmes d’une société salariale, une jeunaille éduquée à n’espérer que des conditions de vie convenables. Convenables pour qui ? Très sèchement, je répondrais : Convenables pour ceux (une minorité) qui peuvent assurer, poussés par l’ambition ou soumis à la résignation, des conditions de vie (des salaires) acceptables pour tous les autres (la grande majorité) emportés par l’impuissance, l’ignorance ou le malheur vers la nullité. Le plus souvent, le salaire ne représentera, pour chacun, que le minimal accepté pour réparer la force de travail qui lui permettra de « subsister jusqu’à la saison nouvelle ». Et ainsi de suite. Mais cela s’appelle survivre... sur le radeau de la Méduse. Quelle vie !

b) - Apprendre à apprendre à vivre. Habitude et complexitude.

Certains disent que « la vie est un long fleuve tranquille ».
D’autres que « la vie est un long et douloureux divorce ».
Les premiers se référent à l’habitude,
les deuxièmes renvoient à la complexitude.
D’un côté, les mauvaises habitudes des êtres humains
et de l’autre un néologisme inélégant.
Tout ce cafouillage pour relever que la nature humaine
baigne dans un état de difficultés endémiques.

Je viens d’effectuer là un virage assez dangereux vers le politique. Je n’y peux rien, c’est sur ce terrain, celui des pratiques sociales et culturelles, que je situe l’enjeu attaché au terme comprendre. Ma langue maternelle dans ce contexte a beaucoup de difficultés à se faire une conviction. À partir de quelles valeurs, de quel statut, avec quelles règles, quels protocoles de communications, d’expressions puis-je comprendre et me faire comprendre ?

Une formule me saute immédiatement aux yeux et me fait dresser l’oreille : « Apprendre à comprendre ». Je réalise très vite que je ne puis qu’apprendre à apprendre. Le libellé exact de ma pensée emprunte cette phrase un peu tortueuse : « Ma meilleure façon de comprendre ma vie est d’apprendre à apprendre à la comprendre. »

Certes, j’évoque par-là une activité où il n’est plus question d’aboutir à une certitude, à une Vérité renfermée sur elle-même qui n’a d’autre ressource pour exister que de s’opposer aux autres vérités, au prix de toutes les violences indispensables pour assurer son hégémonie. Il n’est pas possible d’atteindre à la compréhension de la vie ou de quoi que ce soit d’ailleurs. Ma meilleure alternative est de réaliser ce qui se passe, quand je trouve (...)

- Je trouve quoi ? me dis-je. Le non-vu, (« unseen » disent les Anglo-saxons) ?
Moi, un fort pressentiment m’habite : ce que je découvre quand je trouve
fortuitement ou délibérément « quelque chose », peut être qualifié de découvrement
(néologisme de Jacques Derrida), lequel m’apprend forcément ce que je cherche
- ce qui me ramène illico à la boutade de Picasso qui énonce superbement :
« je ne cherche pas, je trouve ». -

C’est parce que je suis habité par la conviction que j’ai trouvé quand même un certain nombre de choses dans ma vie que je peux percevoir, aujourd’hui, ce que je cherchais, et cette activité n’est rien d’autre que « apprendre à apprendre ». J’ajouterai, un mot exprime cette formule : La créativité.

Hélas ! le mot créativité est un des termes les plus galvaudé, dévoyé qui soit (entre galvaudé et dévoyé, je ne saurai choisir, pour le moment, le mot juste), un nœud à arnaques qu’il est bien difficile de dénouer. A voir !

c) - Lalangue.

Ce qui me semble bien évident est que quelle que soit la perception que j’ai des choses et du monde, elle ramènera au premier plan toutes les problématiques qui découlent du langage.

Je retiendrai, en cela, que le linguiste, Roman Jakobson observe, en la circonstance que « le langage doit être étudié dans la variété de toutes ses fonctions ». Après avoir noté l’interdépendance de diverses structures à l’intérieur d’une même langue, il propose : « de faire une nette distinction entre la phonétique et l’orthophonie ». On y trouve, dit-il, les mêmes différenciations qui distinguent les études littéraires de la critique en littérature ». Jakobson retient à ce propos que « ... L’histoire du langage, si elle se veut vraiment compréhensive, doit être conçue comme une superstructure, bâtie sur une série de descriptions synchroniques successives. » Ces brèves intrusions dans la linguistique pour relever que parmi les fonctions qui articulent les procédures mises en jeu dans la communication linguistique, se trouve le métalangage, qui parle du langage lui-même.

Roman Jakobson précise en la circonstance que « Chaque fois que le destinateur et/ou le destinataire jugent nécessaire de vérifier s’ils utilisent bien le même code, le discours est centré sur le code : il remplit une fonction métalinguistique ». Il fait suivre cette remarque des exemples suivants : « Je ne vous suis pas, que voulez-vous dire ? » Ou, dans un style plus relevé  : « Qu’est-ce à dire ? » Tandis que le locuteur, par anticipation, s’enquiert : « Comprenez-vous ce que je veux dire ? ». Les informations que fournissent ces phrases, insiste Jakobson, sont strictement métalinguistiques. Et pour conclure, il nous fait savoir que « Tout procès d’apprentissage du langage, en particulier l’acquisition par l’enfant de la langue maternelle, a abondamment recours à de semblables opérations métalinguistiques ; et l’aphasie peut souvent se définir par la perte de l’aptitude aux opérations métalinguistiques. (Roman Jakobson - Essais de linguistique générale).

C’est dans ce contexte (une autre fonction de la langue : la contextuelle) que j’ai écrit et enregistré ce que vous allez lire et écouter, maintenant. Il s’agit d’une Introduction, sous-titré « De la fonction métalinguistique dans l’économie du récit » destinée à un ouvrage, à paraître. La relation parlé/écrit relève dans ce texte d’une poïétique de la langue (situation de l’adolescence de l’art) qui, parlant d’elle-même, se construit en élaborant le récit d’une aventure qui repose non seulement sur la perception des situations et événements décrits, mais prend consistance, forme et contenu à partir des pratiques que toute expression met en jeu pour dégager les scènes où la réalité issue du réel/imaginaire/symbolique se donne à voir (la racine d’ailleurs du mot spectacle). « Par tous, pour tous », serait le mieux, souligne Lautréamont.

J’ai envie de lui répondre : « Beau, comme l’explosion du sensible ».

Et j’enchaîne, c’est le mieux que j’ai trouvé pour vous offrir ce supplément d’âme.

Trois versions
de « La vie est l’explosion du sensible »

I

La vie est l’explosion du sensible (première version)

La vie est l’explosion du sensible, un chant, un plaisir de l’esprit.
Mais cette figure de rhétorique ne suffit pas, avec ta voix tu peux chanter,
certes mais, avec ton corps tu danses. Je danse, nous dansons,
toi et moi et nous, à tous les temps de la conjugaison.
La sensibilité du corps épouse alors la musique.
La vie est l’explosion du sensible, une danse.
Il faut y engager le corps, la voix, le regard.
Il n’est pas donné de danser toujours bien.
Alors, n’hésite pas, demande à ton corps un petit effort pour aider ton esprit
à vivre le plaisir qu’il y a à lire des mots en écoutant des paroles.
La musique alors nous transportera sous d’autres cieux.
Le passage du tu au nous marque l’explosion du sensible.

Sans le sensible, nous avons l’esprit sec et le corps mou. L’abomination.

II

La vie est l’explosion du sensible (deuxième version)

La vie est l’explosion du sensible, mais encore ?
Une danse, un plaisir de l’esprit quand il offre à son corps la liberté de s’exprimer.

Mais cette figure de rhétorique ne suffit pas.

Saches Dieu, par la voix dont tu m’as doté, que je peux chanter
et avec le corps que tu m’as donné, danser.
Et c’est l’explosion du sensible.

Je danse, nous dansons, à tous les temps de la conjugaison.
La sensibilité du corps épouse alors la musique.
La vie est l’explosion du sensible, et tout autant, le plaisir de vivre...

Ça vaut bien un petit effort pour comprendre ce que nous entendons
quand nous lisons et écoutons que la vie est l’explosion du sensible
dans le Big Bang qui nous emporte, Dieu lui-même, ne sait où ?

Sans le sensible, nous avons l’esprit sec et le corps mou. L’abomination.

III

La vie est l’explosion du sensible. Il y a une troisième version.
La vôtre.

Sans le sensible, nous avons l’esprit sec et le corps mou. L’abomination.

Lire l’article écrit et sonore